Le schéma Chaskis : la due diligence sur les plateformes devient cantonale
L'arrêt du Bundesgericht 2C_46/2024 du 5 février 2025 ferme la voie du sous-traitant pour les plateformes de gig economy sous l'art. 319 OR et l'art. 12 al. 1 LSE. L'analyse de qualification en deux étapes établie à Genève est applicable à toute la Romandie sans modification législative — la carte de risque cantonale s'impose avant toute due diligence sur les plateformes.
Casimir von Firn, MLaw
Par son arrêt 2C_46/2024 du 5 février 2025, le Bundesgericht a conduit le schéma genevois de qualification des plateformes de gig economy à un point de conclusion qui ferme la voie du sous-traitant. Chaskis SA, qui déploie des coursiers à vélo pour Uber Eats à Genève, exerce une activité de location de services au sens de l’art. 12 al. 1 LSE et est soumise à autorisation. Les art. 319 ss OR et l’art. 26 al. 1 OEmp fournissent le cadre — sans intervention du législateur.
Genève a construit ce schéma en deux étapes. Première étape : l’ATF 148 II 426 du 30 mai 2022, par lequel le Bundesgericht a reconnu la subordination personnelle, organisationnelle, temporelle et économique des coursiers Uber Eats à l’égard de la plateforme, les qualifiant ainsi de travailleurs au sens de l’art. 319 OR. La qualification de location de services entre Uber et les restaurants avait été écartée, au motif que ces derniers ne faisaient qu’acquérir une prestation ponctuellement définie et de très courte durée ; la qualification des coursiers comme travailleurs avait néanmoins été maintenue. Deuxième étape : Chaskis. Le Bundesgericht a examiné si les pouvoirs de direction essentiels avaient été transférés de Chaskis, en tant qu’employeur nominal, à Uber Eats. Géolocalisation en temps réel, attribution des commandes, restrictions géographiques, estimation des délais de livraison : la plateforme conserve le pouvoir de direction essentiel. Le sous-traitant devient ainsi bailleur de services. Dans le consid. 7.5, le Bundesgericht a accordé un poids juridiquement déterminant aux circonstances de la constitution de Chaskis : Chaskis SA a été fondée moins de trois semaines après l’arrêt de la Cour de justice de Genève qui avait qualifié les coursiers Uber Eats de travailleurs ; le contrat de services technologiques avec Uber Eats a été conclu moins d’une semaine après la constitution.
Cette interprétation est accessible à toute autorité de Romandie. Les tribunaux vaudois ont appliqué l’analyse de subordination dans le contexte Uber dès 2020 — pour les chauffeurs, en recourant aux mêmes sources normatives. Neuchâtel, Fribourg, le Valais et le Jura s’inscrivent dans la même jurisprudence du Bundesgericht. La prochaine décision de qualification n’a pas besoin d’une procédure législative. Il lui suffit d’un office cantonal du travail qui applique le test Chaskis.
Pour les juristes d’entreprise des plateformes présentes en Suisse, cela modifie la logique de due diligence avant le prochain tour de financement ou la prochaine cession à un tiers. Le risque est segmenté par canton. L’empreinte genevoise et vaudoise est qualifiée ; quelque 400 coursiers à vélo chez Chaskis se voient ainsi requalifiés. Une cession couvrant l’ensemble de la Romandie porte des arriérés latents au titre de l’AVS, de l’assurance-accidents et de l’assurance-chômage (art. 12 LAVS ; art. 66 LAA). Cette exposition s’immisce dans le mécanisme des Completion Accounts. Une term sheet qui ne ventile pas le risque de qualification par canton laisse l’acquéreur dans l’incertitude. La disclosure letter doit être déclinée par canton — faute de quoi elle ne résistera pas aux garanties correspondantes du SPA.
Ce qui est établi : Genève a posé le schéma, Vaud l’a adopté. Ce qui reste ouvert : quel canton romand appliquera le test Chaskis en premier, et à quelle plateforme. Smood — le concurrent genevois à qui l’on reproche de contourner la CCNT — est le candidat naturel. Ce qui tranchera la question : la prochaine décision cantonale d’un office du travail romand examinant les pouvoirs de direction essentiels d’une plateforme. En attendant, la carte de risque cantonale s’impose dans toute due diligence sur les plateformes.